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L’Odyssée d’Homère chez P.O.L.

Une nouvelle traduction de L’Odyssée d’Homère en 2021, à quoi bon vous me direz… Et pourtant, un texte universel, intemporel, qui nous en dit tellement encore aujourd’hui.

C’est aussi une première en ce XXIème siècle. Cette nouvelle traduction nous arrive en ce mois d’avril aux Editions POL, elle nous est proposée par Emmanuel Lascoux, helléniste spécialiste d’Homère, à qui nous devons déjà de nombreuses versions lues, chantées et enregistrées (à réécouter l’interview avec Daniel Mesguich sur Bouillon de Culture). C’est la 26ème traduction dans notre langue française (il y en a eu 1 au XVIème siècle, 3 au XVIIème, 3 au XVIIIème, 12 au seul XIXème et 6 au XXème, le compte est bon). Si vous me suivez un peu, vous savez ma passion pour ce texte, j’ai consacré beaucoup de temps à les numériser presque toutes (il me manque seulement les trois plus anciennes en vieux français), voir ici et les versions en page sur Calaméo. Bientôt en impression à la demande, il faut que je m’y attelle.

Je savais que Philippe Brunet, qui nous a donné une magnifique traduction de L’Iliade en 2010 (fruit de 20 ans de travail), est en train de préparer L’Odyssée, sans doute au Seuil. Peut-être même Pierre Judet de La Combe aux Belles-Lettres s’attaque-t-il à remplacer la traduction de Victor Bérard, ce ne serait pas un mal je dois dire. Mais je ne m’attendais pas à cette autre traduction. Une très belle surprise donc.

Réglons rapidement la version numérique, je ne reviendrais pas trop sur le prix prohibitif à 17€ et la DRM (un comble pour un tel texte universel de nos “humanités numériques”), ce n’est évidemment pas chez le traducteur et P.O.L. que cela se joue, mais chez Gallimard bien évidemment. Dogmatisme, passons, achetez l’imprimé bien sûr, surtout que la fabrication du livre est de qualité, comme d’habitude chez l’éditeur. La mise en page est très réussie. C’est là aussi que l’on mesure qu’une version couplée imprimé/numérique serait la bienvenue…

J’ai terminé la lecture, une semaine avec L’Odyssée, et cela a été un réel plaisir. Emmanuel Lascoux en fin connaisseur et déclamateur du grec ancien (à ce propos je vous conseille de découvrir les vidéos qu’il a mis en ligne), a fait un choix radical, celui de privilégier absolument l’oralité. « J’ai voulu monter le son ou entendre davantage. » comme il le dit lui-même. Le résultat est à la hauteur du projet, très réussi.

Bien sûr c’est assez déstabilisant au début, on se demande même si Homère ne bouge pas dans sa tombe là où il est… Mais peu à peu, nous lecteur d’aujourd’hui, nous nous prenons au jeu, c’est cela, c’est vraiment un jeu littéraire auquel nous invite Emmanuel Lascoux. Il y a de la BD dans les formules (j’ai éclaté de rire à certains passages : Pénélope surprise en plein détricotage : vous parlez d’un beau drap !), du Céline dans certains autres, le parler fait vibrer le poème d’Homère. Des mots d’aujourd’hui se glissent de temps en temps, et pourquoi pas. Cette traduction est l’œuvre d’un passionné de L’Odyssée chantée ou clamée, cela se sent, pas moins de trois années de travail nous indique-t-il. Il veut nous embarquer avec lui. La mise au net sur le papier invite au chant, à l’oralité, au gueuloir de Flaubert. C’est aussi une magnifique mise en valeur du pouvoir des traductions, toujours recommencées parce qu’impossibles bien sûr, auprès de telles œuvres. Nous n’en finissons jamais de les redécouvrir…

Il faut dire aussi que cette traduction est très accessible – allez absolument la feuilleter-, elle s’adresse vraiment au plus grand nombre ; c’est une réelle opportunité, j’espère qu’elle sera rapidement disponible au format de poche pour les plus jeunes lecteurs. Elle est aussi absolument débarrassée des sempiternels appels de notes, rien de rien, j’adore…

Pour terminer je ne résiste pas, mais c’est difficile de choisir un extrait en particulier, pour vous donner envie de l’acquérir au plus vite. J’ai choisi un passage dans la Télémaquie – moins connue par rapport aux fameuses scènes fantastiques -, mais que j’aime beaucoup (ce sont les premiers chants où Télémaque part à la recherche de son père Ulysse). C’est le départ de Télémaque d’Ithaque pour Pylos en compagnie d’Athéna, à la toute fin du chant II. Si après cela vous n’embarquez pas avec eux… J’espère que vous prendrez le même plaisir que moi à découvrir (ou redécouvrir) ainsi L’Odyssée d’Homère. Dans toutes les bonnes librairies, bien placées sur les tables, en piles généreuses comme du bon pain ! L’Odyssée d’Homère, un best-seller… En n’oubliant jamais Jaccottet qui nous a quitté récemment et en attendant Brunet bien sûr!

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Bien, Télémaque est à bord du bateau, sous le commandement d’Athéna :

la voyez-vous assise, tout au bout, à la poupe ? Et, juste à côté d’elle, oui,

c’est lui, Télémaque, il a pris place ; allez, on largue les amarres.

Maintenant, tout le monde est à bord, et s’assoit sur son banc.

   Et sentez ce bon vent que leur fait se lever Athéna, la chouette aux grands yeux,

un fier Zéphyr, ma foi, qui souffle sa chanson sur une mer couleur de vin.

Télémaque hâte l’appareillage en ordonnant à l’équipage

d’attraper les agrès : bien reçu ! On exécute la manœuvre.

D’abord le mât, dont on fiche le fût de sapin à l’intérieur du logement central :

   attention en soulevant ! Il y est ; puis les drisses pour l’attacher.

Enfin les voiles blanches : ho hisse ! Allez, on tire sur les écoutes de cuir bien tressé.

Voyez comme le vent fait flamboyer la voile au creux du mât, et la vague

qui mugit de belle manière, en gerbes pourpres, des deux côtés de l’étrave ; et vogue le vaisseau !

Ça oui, il court par-dessus la vague en avalant tout le trajet !

   Ça y est : on a bordé les agrès tout autour du bon vaisseau noir ;

alors on peut dresser les cratères, les couronner de vin,

et procéder aux libations en l’honneur des dieux de toujours, des immortels,

avec une attention spéciale, évidemment, pour la fille de Zeus, la chouette aux grands yeux.

D’un bout à l’autre de la nuit, le vaisseau les conduit ; et maintenant, voici l’aurore, et le trajet fini !

aldusherve

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