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Le piratage ne fait plus vendre

Il y a quelques mois au tribunal de Nanterre on jugeait une petite équipe hétéroclite, il y avait même une dame d’un certain âge, paraît-il… Alors, une escroquerie en bande organisée d’envergure? Bien pire! Leur crime? Avoir fait vaciller le marché du livre, mis en danger l’édition française toute entière, vous pensez, rien que cela…

Entre 2009 et 2013, dans une période où l’offre de livres numériques était absolument misérable chez les éditeurs, cette petite équipe d’amateurs a décidé de numériser des livres qu’ils aimaient pour les partager à une première communauté de lecteurs francophones. Des classiques de la littérature française et mondiale, des collections populaires de policiers, de science-fiction, de fantasy, etc. C’est plus de 2500 titres qu’ils se sont mis à proposer en quelques années sur un site web. J’avais suivi à l’époque.

Un très beau travail de numérisation, de corrections. J’avais particulièrement apprécié la remarquable version du Seigneur des Anneaux de Tolkien qu’ils avaient préparé. Pas de piratage proprement dit puisque les offres commerciales des éditeurs n’existaient pas. C’est à cela que l’on juge du degré de la passion de ce groupe bien sûr. Quand on regarde la piètre qualité des livres proposés par des pseudos-éditeurs à vils prix sur un site bien connu, on ne peut que saluer le travail de cette équipe qui proposait ces livres dans une diffusion ouverte à tous. Sans reversement de droits bien entendu, mais quand on voit les centaines de milliers de livres d’occasion qui circulent sur les sites (on devait trouver pour chacun des titres des dizaines, voir des centaines de propositions), vous pensez bien que cela représentait une simple goutte d’eau, mais bien sûr ô combien symbolique à l’époque. J’avais échangé avec quelques-uns de ces groupes, beaucoup s’engageaient à retirer ces versions une fois que les livres seraient disponibles chez les éditeurs.

Le vrai problème, c’est la manipulation dont a été victime ce site. D’une opération qui aurait dû restée confidentielle sur des forums, voir sur quelques blogs (je m’étais d’ailleurs toujours refusé moi-même à citer le nom de cette équipe à l’époque), c’est à grand renfort de publicité qu’un site d’actualité du livre a relayé au fil des semaines l’opération. Avec bien sûr les relais sur Google en tête de gondoles qui vont bien, c’est ensuite la presse traditionnelle qui s’est emparé du sujet. Vous pensez, le fantasme du piratage, cela fait vendre pour un site en pleine période de recherche d’audience, tous les moyens étaient bons, celui-là tout particulièrement, quelle aubaine…

Alors, voilà, ce qui devait arriver arriva. Les éditeurs ne pouvaient que réagir d’une même voix, dans une unanimité de circonstance que l’on a jamais vu sur d’autres sujets. Ne rien faire cela aurait été laisser-faire. Plainte en action de contrefaçon, procès. Le pot de fer contre le pot de terre évidemment…

2021, le temps a coulé sous les ponts. L’offre commerciale fonctionne bien, tout le monde se fiche désormais du piratage de livres (la musique et la vidéo sont passé à autre chose avec des modèles qui fonctionnent bien), bref le piratage ne fait plus vendre. Les éditeurs sont passés à autre chose, ils ont bien compris depuis longtemps qu’ils n’endigueront jamais un phénomène qui n’a aucune espèce d’influence sur le business global du livre.

Le verdict final a été mesuré, des peines avec sursis, il n’est même pas dit que des amendes ont été prononcés. “Si certains membres de la Team AlexandriZ ont été relaxés, d’autres ont été reconnus coupables de contrefaçon à une époque où l’offre en livres numériques était encore très limitée. Neuf personnes se sont ainsi vues condamnées à des peines oscillant entre 2 et 10 mois d’emprisonnement avec sursis, en fonction de leur implication dans le travail de la Team” (Le Temps).

Est-ce à dire que l’offre illégale est devenue négligeable aujourd’hui? Je ne le pense pas, quelques sites continuent à proposer les nouveautés grand public bien sûr, mais aussi de magnifiques numérisations toujours absentes des catalogues d’éditeurs. Une petite dizaine de groupes au travail tout au plus je pense. Et c’est surtout du côté de la littérature étrangère qu’il y a des manques flagrants, encore beaucoup de classiques de la littérature mondiale manquent à l’appel. Et cela sans faire les gros titres de la presse et sans mettre sur la paille le marché du livre évidemment…

aldusherve

6 commentaires

  1. Je partage votre admiration pour le travail de cette Team.
    Par exemple, j’ai leur intégrale des romans du Disque-Monde de Terry Pratchett. En fait, j’ai une bonne partie de la série en livres papiers, je ne voyais pas de raison de les racheter en numérique. J’ai par contre acheté en numérique ceux que je n’avais pas en papier (je crois aux droits d’auteur), mais j’ai gardé la version Alexandriz sur ma liseuse…

  2. En effet, la complémentarité imprimé/numérique. Elle était complètement évacuée à l’époque, elle est de plus en plus importante pour beaucoup de lecteurs.

  3. Ah, je me souviens de cela… Nostalgie du temps où les “pure player” ont fait des ravages dans l’édition numérique… complètement absente de la stratégie des grandes maisons à l’époque… Et je me souviens aussi des discussions suite aux activités du site d’actualité que vous mentionnez… Dommage. En même temps, internet et confidentialité, cela ne rime pas.

    • Il parait que le créateur du site n’a jamais été identifié. Comme je le disais il reste aujourd’hui quelques groupes actifs qui travaillent en toute confidentialité.

  4. Interpellée avec mon livre numérique dans une salle d’attente par une dame qui me dit avec dégoût: «Moi je ne pourrai jamais! J’ai besoin de l’odeur du papier.» puis elle ajouta «Je suis libraire». Poliment je m’abstins répondre que le papyrus, c’était plus authentique. Cette anecdote pour rappeler la véritable campagne contre le numérique menée notamment par les grands groupes d’édition (je ne parle pas des petits éditeurs passionnés). Le maintien artificiel du prix du livre numérique à un niveau injustifiable, le durcissement, au fil des années, de la législation du droit d’auteur au point d’arriver à des aberrations (Combien de livres en déshérence et tombé dans l’oubli car insuffisamment commerciaux! Je ne suis pas contre le droit d’auteur, je précise…) et celle, spécifique au numérique, qui fait que l’acheteur n’est pas véritablement propriétaire de son livre, ont pour conséquence directe ou médiate des initiatives comme celle de la Team à l’époque, celles d’amoureux de la littérature désireux de mettre à disposition des autres les livres qu’ils appréciaient. L’édition va bien aujourd’hui, oui. Mais répond-elle aux besoins d’une réelle diffusion de la culture? Et aussi, ce combat pour maintenir un mode de sa diffusion avec des livres papier laissant au multimédia à formes d’expression considérées comme inférieures (elles ne le sont pas toutes, loin de là), et populaires n’appauvrit-elle pas l’accès de tous à la culture? Alors vive la Team, quoique l’on puisse y trouver à redire!

    • Se rappeler aussi qu’à l’époque il y avait très peu d’offres, hormis les nouveautés. Le marché s’est beaucoup développé du côté de grands lecteurs (trices). Comme on dit la nature a horreur du vide, il était naturel que le vide soit comblé par certains.

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